lundi 8 mai 2017

COMMENT VIVRE AVEC CORDELIA WINFIELD (roman aléatoire) - extrait



C’est à peine si l’on peut parler de jardin, on en a vite fait le tour : deux arbustes, du persil, de l’herbe, de l’herbe, un arbre. J’ignore de quelle espèce il s’agit au juste. Non, ce n’est pas un jacaranda.

Ce n’est pas un séquoia. Ce n’est pas non plus un acacia. Ce n’est ni un peuplier ni un chêne. Je sais reconnaître un thuya. Ce n’est pas un saule. Non plus un platane, pas plus que ce n’est un yucca. Il ne me semble pas que ce soit un olivier ni un prunier. Ce n’est pas : un charme, un baobab, un frêne, un if, un palmier, un cèdre, un merisier, un cerisier. Encore moins un liquidambar. Mais non, ce n’est pas, à moins qu’il ne soit très malade, un jacaranda. C’est quelque chose d’autre, un arbre que je n’ai pas nommé.

Il me reste beaucoup d’arbres à nommer. Je ne les nommerai pas. Je n’en ai pas le temps, nous ne sommes pas là pour ça.

Cordelia prétend, mais en fait elle n’en sait rien, qu’il ne s’agit pas d’un hêtre. Cordelia pourrait tout aussi bien s’appeler Sue Wilson ou, pourquoi pas, Gabrielle de Polignac, mais il se trouve qu’elle s’appelle Cordelia Winfield. Cordelia : deux grands yeux marron, un nez fin, environ cent vingt mille cheveux, bruns, assez courts, deux oreilles, une bouche, et sur la pommette la plus à droite, un grain de beauté irréfutable ; deux autres encore sous l’œil gauche, mais plus petits et qu’elle ne porte pas toujours.

Si vous souhaitez connaître la taille de Cordelia, je peux vous la donner : 1,73 m.
Son âge, son poids : n’y comptez pas.

Revenons au jardin. Là devant nous se tiennent deux femmes. La plus vieille en fauteuil roulant, les mains appuyées sur une canne, vêtue d’un chemisier blanc, vert, bleu, jaune ; ce jaune, ce bleu, ce vert, ce blanc nous seront peut-être utiles pour la suite ou peut-être pas, il est encore trop tôt pour le dire. La plus jeune, debout derrière dans une robe longue et noire, tient à la main droite une fleur fanée. Cordelia prétend qu’il s’agit d’une ex-tulipe, difficile à dire et je pencherais plutôt pour une ex-pâquerette. Je ne sais pas que nous avons à faire ou à dire ici. Il se peut très bien que nous n’ayons ni à faire ni à dire : nos interventions ne sont pas, loin de là, systématiques.

Aucune des deux femmes, c’est vexant, ne semble se soucier de notre présence – même si à la longue on finit par s’habituer, cela n’en demeure pas moins vexant.

La plus jeune dit quelque chose et la plus vieille lève l’index de sa main gauche. Et sans doute cela signifie-t-il qu’il faut y aller car la plus jeune aussitôt se débarrasse de sa tulipe ou bien pâquerette en la jetant par-dessus son épaule et toutes les deux partent sans nous dire au revoir, sans daigner nous adresser un regard, la plus vieille poussée par la plus jeune.

C’est alors qu’un homme en complet beige frappe à une porte où l’on peut lire : Polizeikomissar. Ce qui laisse d’emblée penser que nous sommes en Allemagne. L’homme en complet beige attend. Trois secondes. Puis entre.

Dans la pièce, il y a deux hommes. L’un est un homme aux bras croisés, l’autre un homme de trois-quarts tourné. L’homme aux bras croisés regarde l’homme en complet beige et l’homme de trois-quarts tourné se regarde dans un petit miroir.

S’avance maintenant l’homme en complet beige. L’homme de trois-quarts tourné glisse le petit miroir dans sa poche et devient l’homme assis derrière son bureau tandis que l’homme aux bras croisés, lui, reste l’homme aux bras croisés décidément.

Ensuite, l’homme en complet beige s’assied en face de l’homme assis derrière son bureau puis tous deux se mettent à parler en allemand. L’homme aux bras croisés ne dit rien. Au bout d’un moment, l’homme assis derrière son bureau tend un petit papier à l’homme aux bras croisés qui les décroise et sort de la pièce en emportant avec lui le petit papier. Parlent toujours, mais nous n’y comprenons rien, l’homme en complet beige et l’homme assis derrière son bureau, toujours en allemand.

Tout à coup, le ton monte. L’homme assis derrière son bureau se redresse et tape du poing en hurlant. L’homme en complet beige fronce les sourcils, bondit de son fauteuil et claque derrière lui la porte. Seuls dans la pièce, à présent, en compagnie de l’homme à nouveau assis derrière son bureau, qui ne nous prête la moindre attention, nous en profitons pour commencer à dresser un rapide inventaire des objets qui nous entourent :
         Un téléphone à cadran
         Une commode à dix tiroirs
         Un bureau en bois massif avec repose-pieds
         Deux fauteuils noirs en cuir
         Un chien en bronze sur un socle en marbre
         Un canon miniature en bronze
         Un vieux classeur marron
         Un range courrier métallique
         Une bibliothèque vitrée en bois massif
         Un cendrier
         Une carte en relief de la Bavière

Nous n’avons malheureusement pas le temps de terminer. C’est une route à flanc de montagne, particulièrement sinueuse et nous la descendons à tout allure. Cordelia est aussi de mon avis : nous courrons un certain risque. Je ne m’y connais guère plus que dans le domaine des langues, mais là, de toute évidence, les freins ont été sabotés. Nous avons bien vu quelqu’un tout à l’heure, peut-être cela n’a-t-il aucun rapport, roder autour de la voiture. Mais il est de toute façon trop tard désormais pour signaler ce détail aux propriétaires. Et puis nous ne sommes pas là pour ça. Installés à l’arrière, nous comptions profiter du paysage, on le dit sublime, prendre aussi quelques photos, mais ce n’est plus possible. Vient en sens inverse un véhicule, nous l’évitons de justesse. Les arbres sont flous, défilent à une vitesse folle. De plus en plus de virages. Cela m’est assez pénible déjà de conduire en temps normal, dans de telles conditions je ne pourrais pas. La femme assise à la place du passager s’agrippe comme elle peut au conducteur ; lui-même semble un peu crispé, on le serait à moins.

Et nous voici dans une salle de bains. Un homme nous tourne le dos. Il sifflote. Porte une chemise blanche et pas de pantalon. Se rase et ne semble pour l’instant pas s’être avisé de notre présence. Et pour cause : c’est pinailler sans doute, mais enfin, ne pourrait-on faire un jour le nécessaire pour que soient ajoutés nos reflets aux miroirs ?

Cordelia estime utile de préciser : petit rasoir électrique. J’ignore pourquoi, mais puisqu’elle y tient : l’homme se rase avec un petit rasoir électrique.
Soudain, un bruit se fait entendre. L’homme s’interrompt, fronce les sourcils, pour bien faire comprendre qu’il y a là quelque chose d’anormal ou d’inquiétant.

Le même bruit, de nouveau. L’homme, sourcils froncés toujours, pose son petit rasoir électrique sur le lavabo. Sort dans le couloir. Et là surgit un homme, qui se rue sur lui, pistolet en main et au bout du canon un silencieux dont il se sert, pour l’instant, plutôt comme d’une matraque. Cordelia prétend qu’il s’agit d’un Beretta 9mm. Je n’y connais rien et elle non plus : ce peut être n’importe quel pistolet. L’homme qui n’a pas de pantalon s’écroule avec un gémissement. L’homme armé le prie de bien vouloir se relever.

L’homme qui n’a pas de pantalon se relève, non sans difficulté. À peine est-il debout, voilà que l’homme armé lui pointe sur le nez son arme, et au lieu de faire feu comme on pouvait s’y attendre, lui cogne le crâne à trois reprises et lui frappe le visage, le ventre et les côtes à coups de poing. Cela peut continuer ainsi encore un certain temps : curieusement, il ne semble pas du tout se fatiguer. Mais Cordelia me rappelle à voix basse qu’elle ne supporte et n’a jamais supporté la violence. Nous partons.

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