dessin : Amandine Urruty

dimanche 8 octobre 2017

Départ précipité

Je ne sais au juste où nous allons, peut-être à la mer, peut-être à la montagne ou bien peut-être sommes-nous partis pour l’Alsace ou pour le Maine-et-Loire, difficile à dire. Il faudrait tout de même que Clotilde me dise où nous allons. Elle ne m’a pas donné la moindre explication. Elle somnolait comme souvent dans son fauteuil à bascule et tenait à la main La trilogie Sebastián Dun de Colautti dont elle avait à peine commencé la lecture, sur la petite table à côté d’elle étaient empilés d’autres livres : L’homme traqué de Daniel Guebel, La Princesse Printemps de César Aira et Merci de Pablo Katchadjian. Ronronnant et grommelant selon mon habitude, roulé en boule à même le parquet, j’agitais la plus fine de mes deux trompes et chatouillais son pied droit, tandis que du gauche elle caressait le plumage gras et gris de ce qu’il faut bien appeler mon épaule. Ainsi donc passions-nous l’après-midi, lorsque Clotilde, sa sieste tout juste terminée, bondit de son fauteuil sans crier gare, m’annonça qu’il était temps de partir, aussitôt s’empara d’une valise et se mit à la remplir d’objets divers, peu importe lesquels, ceux qui lui tombaient sous la main, un lapin décoratif, une vieille montre, une horloge en croute de cuir, un plat métallique, une louche, un porte-documents, une casquette de velours, un panier d’osier, etc. Puis nous quittâmes l’appartement en oubliant dans la précipitation de refermer derrière nous la porte. Une fois dans la rue, Clotilde jeta la valise dans le coffre d’une voiture, notre voiture, puis s’installa, attacha sa ceinture et me pria de monter avec elle sans traîner davantage. Nous roulons, à présent, de plus en plus vite ; roulons à une vitesse folle et c’est sans réduire notre allure que nous traversons les villes et villages où les piétons se jettent sur le côté par terre à notre approche de peur que nous les écrasions. Il faut préciser que c’est une assez vieille voiture. J’ignorais qu’elle avait une telle puissance. J’en fais la remarque à Clotilde, histoire de parler.

– Ces voitures-là sont très puissantes, me dit-elle. Tu n’y connais rien. Tu ne sais même pas que nous l’avons payée excessivement cher. Et maintenant nous sommes ruinés et nous allons mourir de faim. 

  
La voiture dans laquelle se trouvent Clotilde et le narrateur est une Renault 9 GTL rouge de 1983, très précisément, elle roule au diesel et est immatriculée 75, puisque ces détails vous intéressent. Les Renault 9 GTL sont effectivement des voitures d’une grande puissance. 

Il fait une chaleur à crever, difficilement supportable, mais supportable. Le paysage ne présente guère d’intérêt : des champs et des prairies, des champs, des prairies, des champs, çà et là une maison, quelques ruines et maintenant une forêt. Ne pourrions-nous pas baisser les vitres ? Je demande à Clotilde s’il est possible de baisser les vitres.
– Non, me dit-elle.
– Pourquoi ?
– Les arbres puent.
Je préfère ne pas trop insister. Clotilde (c’est elle qui conduit comme d’habitude) ne supporte pas que je la contrarie quand elle conduit. Un peu plus tard, elle explique :
– Si les arbres puent, c’est soit qu’ils ne vont pas tarder à tomber, soit qu’il a plu, soit pour nous prévenir d’un danger.

 

Certains arbres tels que le chêne et l’acacia sont réputés pour leur puanteur. Leurs glandes sécrétrices libèrent en cas de menace ou de fortes intempéries une substance huileuse malodorante.

samedi 7 octobre 2017

L'aide à l'emploi

Ma tête apparaît à la surface de l'eau, par moments, puis on ne la voit plus, on la voit et on ne la voit plus ; ainsi de suite, mais de moins en moins, on la voit de moins en moins. Puis trois matelots tirent sur une corde, me hissent à bord du bateau. Ensuite, je tousse et fais sortir de ma bouche une perche, un gardon, tandis que de mes narines s'échappent des vairons et des civelles. Le commandant déclare d'un air satisfait que cette première pêche est tout à fait honorable. Il me tapote amicalement le dos, puis plonge à son tour. Les matelots applaudissent et ils chantent et frappent dans leurs mains.

L'aide à l'emploi

Nous voilà partis. Nous prenons la direction du port, nous prenons un bateau, nous prenons la mer. Où allons-nous ? Pour une raison que je ne saisis pas, mon conseiller est persuadé qu'il est le commandant du bateau. Aussi sommes-nous à peine installés qu’il commence déjà à donner des ordres aux différents membres de l’équipage ; des ordres plus ou moins sensés – on voit qu’il n’y connaît rien. Il est assez rapidement question de nous faire passer par-dessus bord. Nous nageons, à présent. Peu à peu, nous nous épuisons. Le conseiller, mon conseiller, se gonfle d’air, devient sphère et se met à flotter. Je m’accroche à lui comme une moule à son rocher, ou plutôt comme une moule à un ballon de baudruche (il arrive parfois qu’une moule s’accroche à un ballon de baudruche, on l’a vu). Au bout d’un moment, le conseiller, mon conseiller, se met à ronchonner, puis me prie de l’aider à retirer les algues qui se collent à lui. Je constate alors que mon conseiller est presque entièrement recouvert d’algues. Je l’aide comme je peux, mais en vain, de nouvelles algues venant se coller à mesure que nous retirons les autres. Il est inutile d’insister. Nous insistons encore un peu. C’est inutile. Pour finir, nous laissons les algues recouvrir entièrement mon conseiller.

mardi 19 septembre 2017

L'aide à l'emploi

Comme je cours entièrement nu dans les rues du centre-ville, un agent immobilier se jette sur moi, me projette au sol en poussant des hurlements et se met à me pincer fermement le nez. Comme je suis obligé d’ouvrir la bouche afin de respirer, il en profite pour y fourrer les détritus qu’il trouve (un mégot, un bouchon de bouteille en plastique, un ticket de bus usagé). Il dit :
       Que cela vous serve de leçon !
Si bien que je suis d’abord persuadé qu’il s’agit d’un agent de police. L’homme, une fois qu’il a fini, me tapote gentiment l’épaule et m’aide à me relever. Je le remercie et nous discutons de choses et d’autres, pendant un certain temps, mais ses opinions politiques et sa vision du monde sont si stupides que c’est une réelle souffrance (presque physique) de l’écouter parler. Fort heureusement, j'ai dans la poche un petit rasoir (je porte à nouveau des vêtements) et cela me permet de me couper les deux oreilles l'une après l'autre.

L'aide à l'emploi

Un peu plus loin sous les érables, une petite maison de pierres aux volets bleus. Un toit de chaume, sur lequel Abglur écrase sans respect son mégot. Abglur se tient assis sur la maison, qui finira bien par s'écrouler, ses pieds posés par terre nous obligent à faire un détour et nos nuages sont en réalité les fumées qu'il recrache par les narines.
       Abglur est notre géant d'aide à l'emploi, me dit le conseiller, mon conseiller. Vous aurez affaire à lui. Il sait s'y prendre avec les fainéants. Je suis content de ne pas être à votre place. Tenez, voici quelques photos des précédents cas que nous lui avons soumis.
Je jette un œil aux photos que me tend le conseiller, mon conseiller.
       Mais… il n’y a rien…
       Regardez mieux.

vendredi 8 septembre 2017

L'aide à l'emploi

Je m’enfonce un peu plus sous la terre, accompagné du conseiller, de mon conseiller, ainsi que d'un boulanger qui est en fait un fleuriste. Le sol est si boueux que nous n’avons aucun mal à progresser en profondeur. Nul besoin de pelle ou je ne sais quoi, nos pas suffisent à notre engloutissement. Au bout d’un moment, seule ma tête est encore à la surface. Je regarde autour de moi et constate, non sans inquiétude, que le conseiller, mon conseiller, est entièrement sorti de terre. Il m’adresse un clin d’œil et se dirige vers le boulanger qui est en fait un fleuriste et dont on ne voit dépasser que la tête ; on la voit de moins en moins car à présent le conseiller, mon conseiller, saute à pieds joints dessus (à plusieurs reprises). Le conseiller, mon conseiller, me dit (en sautant toujours) que je peux sortir moi aussi et qu’un nouveau poste est à pourvoir désormais.
– Ne me décevez pas, ajoute-t-il, je cours quand même un certain risque. 
Je m’abstiens de lui répondre qu’il s’agit là d’une erreur et que je ne souhaite devenir ni boulanger ni fleuriste. La situation est un peu tendue.

lundi 4 septembre 2017

Artalbur ou l'aide à l'emploi

Je me trouve à présent dans une diligence. Les yeux de l'homme assis en face de moi pointent dans des directions différentes, mais ce défaut de convergence est corrigé dès qu’ils fixent l’urne posée sur mes genoux ; elle contient les cendres d’Artalbur (j'ai pu faire dans la ville voisine l'acquisition d'une urne). Je crois savoir qu'il y a dans ce pays nombre de voleurs de chevaux, je suis donc méfiant, d'autant qu'Artalbur, ou plutôt ses cendres, vient ou viennent de pousser un hennissement. L'homme esquisse un petit sourire malveillant. Je me mets à hennir afin de détourner son attention. Un peu surpris d'abord, il finit par en faire autant et nous hennissons tous deux pendant près d’une heure. Je ne me sens guère en sécurité cependant, toujours à cause de ce sourire que l’homme esquisse encore par moments, entre deux hennissements. J’aime donc mieux dégainer mon revolver : comme je tire sans la moindre précision, il me faut vider presque tout mon chargeur pour le tuer. Le conseiller, mon conseiller, dit :
– Vous serez radié, c’est sûr. Nous ne sommes pas tenus d’aider les assassins.
Je ne sais que répondre et me contente de le regarder se pencher sur le cadavre et lui mettre un doigt dans l’œil et lui écarter la mâchoire et serrer entre ses mains le crâne et alors le crâne se déforme ainsi que tout le visage.
– C’est du caoutchouc, dit le conseiller, mon conseiller, vous avez de la chance.
– Pardon ?
– Il est en caoutchouc.
– En caoutchouc ?
– Vous avez de la chance.