dessin : Amandine Urruty

vendredi 12 janvier 2018

Aujourd'hui à Nantes

C'est par mon anus que j'ai finalement pu sortir de mon corps. Mon corps, mon anus, mais je devrais désormais plutôt dire ce corps, cet anus. Je flotte. Le vent me porte et je prends malgré moi la direction du centre-ville. Je suis phosphorescent. On me voit bien dans la nuit nantaise. Beau spectacle.

dessin : Claire Morel

samedi 7 octobre 2017

L'aide à l'emploi

Ma tête apparaît à la surface de l'eau, par moments, puis on ne la voit plus, on la voit et on ne la voit plus ; ainsi de suite, mais de moins en moins, on la voit de moins en moins. Puis trois matelots tirent sur une corde, me hissent à bord du bateau. Ensuite, je tousse et fais sortir de ma bouche une perche, un gardon, tandis que de mes narines s'échappent des vairons et des civelles. Le commandant déclare d'un air satisfait que cette première pêche est tout à fait honorable. Il me tapote amicalement le dos, puis plonge à son tour. Les matelots applaudissent et ils chantent et frappent dans leurs mains.

L'aide à l'emploi

Nous voilà partis. Nous prenons la direction du port, nous prenons un bateau, nous prenons la mer. Où allons-nous ? Pour une raison que je ne saisis pas, mon conseiller est persuadé qu'il est le commandant du bateau. Aussi sommes-nous à peine installés qu’il commence déjà à donner des ordres aux différents membres de l’équipage ; des ordres plus ou moins sensés – on voit qu’il n’y connaît rien. Il est assez rapidement question de nous faire passer par-dessus bord. Nous nageons, à présent. Peu à peu, nous nous épuisons. Le conseiller, mon conseiller, se gonfle d’air, devient sphère et se met à flotter. Je m’accroche à lui comme une moule à son rocher, ou plutôt comme une moule à un ballon de baudruche (il arrive parfois qu’une moule s’accroche à un ballon de baudruche, on l’a vu). Au bout d’un moment, le conseiller, mon conseiller, se met à ronchonner, puis me prie de l’aider à retirer les algues qui se collent à lui. Je constate alors que mon conseiller est presque entièrement recouvert d’algues. Je l’aide comme je peux, mais en vain, de nouvelles algues venant se coller à mesure que nous retirons les autres. Il est inutile d’insister. Nous insistons encore un peu. C’est inutile. Pour finir, nous laissons les algues recouvrir entièrement mon conseiller.

mardi 19 septembre 2017

L'aide à l'emploi

Comme je cours entièrement nu dans les rues du centre-ville, un agent immobilier se jette sur moi, me projette au sol en poussant des hurlements et se met à me pincer fermement le nez. Comme je suis obligé d’ouvrir la bouche afin de respirer, il en profite pour y fourrer les détritus qu’il trouve (un mégot, un bouchon de bouteille en plastique, un ticket de bus usagé). Il dit :
       Que cela vous serve de leçon !
Si bien que je suis d’abord persuadé qu’il s’agit d’un agent de police. L’homme, une fois qu’il a fini, me tapote gentiment l’épaule et m’aide à me relever. Je le remercie et nous discutons de choses et d’autres, pendant un certain temps, mais ses opinions politiques et sa vision du monde sont si stupides que c’est une réelle souffrance (presque physique) de l’écouter parler. Fort heureusement, j'ai dans la poche un petit rasoir (je porte à nouveau des vêtements) et cela me permet de me couper les deux oreilles l'une après l'autre.

L'aide à l'emploi

Un peu plus loin sous les érables, une petite maison de pierres aux volets bleus. Un toit de chaume, sur lequel Abglur écrase sans respect son mégot. Abglur se tient assis sur la maison, qui finira bien par s'écrouler, ses pieds posés par terre nous obligent à faire un détour et nos nuages sont en réalité les fumées qu'il recrache par les narines.
       Abglur est notre géant d'aide à l'emploi, me dit le conseiller, mon conseiller. Vous aurez affaire à lui. Il sait s'y prendre avec les fainéants. Je suis content de ne pas être à votre place. Tenez, voici quelques photos des précédents cas que nous lui avons soumis.
Je jette un œil aux photos que me tend le conseiller, mon conseiller.
       Mais… il n’y a rien…
       Regardez mieux.

vendredi 8 septembre 2017

L'aide à l'emploi

Je m’enfonce un peu plus sous la terre, accompagné du conseiller, de mon conseiller, ainsi que d'un boulanger qui est en fait un fleuriste. Le sol est si boueux que nous n’avons aucun mal à progresser en profondeur. Nul besoin de pelle ou je ne sais quoi, nos pas suffisent à notre engloutissement. Au bout d’un moment, seule ma tête est encore à la surface. Je regarde autour de moi et constate, non sans inquiétude, que le conseiller, mon conseiller, est entièrement sorti de terre. Il m’adresse un clin d’œil et se dirige vers le boulanger qui est en fait un fleuriste et dont on ne voit dépasser que la tête ; on la voit de moins en moins car à présent le conseiller, mon conseiller, saute à pieds joints dessus (à plusieurs reprises). Le conseiller, mon conseiller, me dit (en sautant toujours) que je peux sortir moi aussi et qu’un nouveau poste est à pourvoir désormais.
– Ne me décevez pas, ajoute-t-il, je cours quand même un certain risque. 
Je m’abstiens de lui répondre qu’il s’agit là d’une erreur et que je ne souhaite devenir ni boulanger ni fleuriste. La situation est un peu tendue.

lundi 4 septembre 2017

Artalbur ou l'aide à l'emploi

Je me trouve à présent dans une diligence. Les yeux de l'homme assis en face de moi pointent dans des directions différentes, mais ce défaut de convergence est corrigé dès qu’ils fixent l’urne posée sur mes genoux ; elle contient les cendres d’Artalbur (j'ai pu faire dans la ville voisine l'acquisition d'une urne). Je crois savoir qu'il y a dans ce pays nombre de voleurs de chevaux, je suis donc méfiant, d'autant qu'Artalbur, ou plutôt ses cendres, vient ou viennent de pousser un hennissement. L'homme esquisse un petit sourire malveillant. Je me mets à hennir afin de détourner son attention. Un peu surpris d'abord, il finit par en faire autant et nous hennissons tous deux pendant près d’une heure. Je ne me sens guère en sécurité cependant, toujours à cause de ce sourire que l’homme esquisse encore par moments, entre deux hennissements. J’aime donc mieux dégainer mon revolver : comme je tire sans la moindre précision, il me faut vider presque tout mon chargeur pour le tuer. Le conseiller, mon conseiller, dit :
– Vous serez radié, c’est sûr. Nous ne sommes pas tenus d’aider les assassins.
Je ne sais que répondre et me contente de le regarder se pencher sur le cadavre et lui mettre un doigt dans l’œil et lui écarter la mâchoire et serrer entre ses mains le crâne et alors le crâne se déforme ainsi que tout le visage.
– C’est du caoutchouc, dit le conseiller, mon conseiller, vous avez de la chance.
– Pardon ?
– Il est en caoutchouc.
– En caoutchouc ?
– Vous avez de la chance.